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jeudi 4 décembre 2014

Un coin de banlieue sans histoire... 5


Un coin de banlieue sans histoire 1
Un coin de banlieue sans histoire 2
Un coin de banlieue sans histoire 3
Un coin de banlieue sans histoire 4

Tronçonnator venait de comprendre. L'absurdité de sa mission. Dangereuse, inutile, coûteuse, terriblement néfaste et destructrice...

La prise de conscience pesa sur ses épaules comme une chape de plomb. Ses jambes chancelantes firent défaut et il chut. Comme pour lui offrir un soutien reconnaissant, l'arbre du coin se trouva juste là pour le laisser glisser en douceur le long de son tronc.

Assis à même le trottoir, au pied de son géant bienfaiteur tout heureux de ne plus recevoir sa dose habituelle de poison, Tronçonnator fit ce qu'il n'aurait jamais dû avoir à réaliser. D'un geste lent mais assuré par l'acuité et la logique de son raisonnement, il ôta son masque. Il ne le remettrait plus.

Soulagé, apaisé, serein, il laissa vagabonder son esprit réconforté. Qui sait combien de temps, il resta ainsi, la tête renversée contre l'écorce, à savourer son choix résolu.
Il renia son surnom effrayant. Tronçonnator n'était plus.

Soudain, une voix inquiète le ramena dans la réalité :
"Bonjour Monsieur ! Tout va bien ? Je suis le père de l'un des enfants qui jouaient dans la rue. Il paraît que cela fait 10 mn que vous êtes assis là, presque sur la route avec tout votre matériel de jardinage éparpillé autour de vous."

Il se releva et scruta le père attentivement comme l'alpiniste la montagne qu'il s'apprête à gravir. Puis, avec un grand sourire, il lança, goguenard :
"Bonjour, je m'appelle Jacques Lafleur. Je vais très bien et je vais vous convaincre qu'il ne s'agit pas là de matériel de jardinage."

Jacques fut quelque peu emporté par le sentiment de libération qu'il ressentait. Toute cette frustration liée à un travail mené depuis de longues années en dépit du bon sens se solda par l'expulsion d'un flot de paroles :
"Je ne dis pas qu'il n'y a aucun entretien à faire. Mais pas partout ! Qu'est-ce que ça peut faire qu'il y ait de l'herbe au pied des arbres ? C'est grave ? Ça va changer votre vie ? Et de petits insectes comme les gendarmes qui se nourrissent de petits débris organiques, ça vous pose un problème ? Vous croyez pas qu'il y a des choses plus graves dans la vie ?
Un pissenlit dans une fissure du trottoir ou même sur une allée du cimetière, c'est une insulte ? Non, c'est merveilleux de voir que la vie reprend le dessus ! C'est un signe d'espoir !
Des herbes hautes sur une partie d'un grand parc public, c'est intolérable ? Faut tout ratiboiser ? Tous les 15 jours, passer la tondeuse, partout, tout le temps, même sur des talus où personne ne va ? Vous pique-niquez souvent au bord de la route ?
En plus, vous savez quoi ? Entretenir une ville de façon non écologique, ça coûte très cher ! Protéger la biodiversité, c'est économique ! Et oui, personne ne vous l'a dit. J'ai passé ma vie à tondre plus que de raison des espaces que personne n'utilisait. On m'a payé 30 ans pour que je répande des poisons de plus en plus chers. Pour que je tonde tout comme un terrain de foot. Vous n'auriez pas  préféré des places en crèche supplémentaires plutôt que le fait de s'acharner sur quelques malheureuses pâquerettes ?"

Le père, désarçonné par l'aplomb et la vivacité de celui qu'il croyait en perdition, ne put esquiver la suite des propos d'un Jacques redevenu enthousiaste par son engagement sur la voie de la sagesse. Celui-ci exposa sa nouvelle vision de l'entretien des espaces verts, beaucoup plus douce et saine. Outre l'orientation forcément plus écologique, son propos était désormais empreint de bon sens et de vérité ; il lui était bien plus facile de développer une argumentation cohérente de bout en bout. Plus besoin de baratiner voire de mentir pour masquer certains faits gênants comme il le faisait jadis quand on lui demandait conseil sur l'usage des produits chimiques.
Terminées, désormais, les solutions pseudo-miraculeuses toutes préconçues en laboratoires pétrochimiques qui se bornaient à appliquer tel produit pour tel problème, réduisant les hommes à de simples machines à appliquer. Un peu comme l'abus des tranquillisants qui ne traite en rien la cause première des maux d'humains soumis à tous les stress imaginables.
Il parlerait désormais de vrai jardinage. De celui qui fait appel aux compétences, à l'intelligence et à la créativité mais aussi à l'émotion et au respect de la nature.

Les enfants furent les premiers à réagir :
"Mais moi, j'aime bien les pissenlits sur le trottoirs ! I'sont beaux !"
"Oui et puis, y'a aussi les fourmis qui sont mignones ! Regardez, sur le tronc, là !"

Le père, en empathie avec Jacques, chercha à savoir ce qu'il pouvait faire :
"Vous savez, moi, la nature et le jardin, j'y connais pas grand chose. Qu'est ce qu'on peut faire pour vous aider à améliorer les choses sur la commune ?"

Jacques se rendit compte qu'il attendait cette question depuis longtemps. Il se précipita encore pour répondre :
"Eh bien, allez voir vos responsables communaux et dites leur qu'ils seront réélus même s'ils consentent à l'arrêt cette gestion absurde et coûteuse. Ne râlez plus parce que de petites plantes sauvages poussent un peu par-ci, par-là. Tolérez le sauvage en ville. 
Dites leur qu'éradiquer les petites Véroniques n'est pas la priorité ! S'ils n'entendent rien, eh bien, ma foi, votez pour d'autres. Ou présentez-vous, ou investissez-vous dans une association. Au moins, parlez-en autour de vous, vous verrez, il y a du boulot !
Mais surtout, appliquez déjà cette nouvelle gestion chez vous, si vous avez la chance d'avoir un jardin ou même des jardinières.
Si vous arrivez à convaincre vos amis, vos proches, vos collègues, vos élus, d'autres personnes pourront tomber le masque comme moi."

Et les enfants de trépigner :
"Oui, nous, on veut que t'arrêtes de mettre du poison partout et que tu puisses enlever ta combinaison et ton masque ! Mais dis, c'est quoi les Véroniques ?"

Jacques se dit que c'était gagné pour ces petits d'hommes. Béat, il leur confia :
"Il y a un endroit où je n'ai jamais eu le temps de les faire disparaître. Venez, je vais vous montrer."


Guillaume


Dessin d'Olivier




dimanche 26 octobre 2014

Un coin de banlieue sans histoire... 4


Et puis, un jour, Tronçonnator s’effondre.

Durant toutes ces années, tel un golem moderne, il a servi sans sourciller, sans réfléchir, modelé pour semer la désolation "pesticidentielle" avec le détachement et l'insensibilité propres à ces créatures dévouées et implacables.
Sa servilité sans faille, pourtant, n'avait jamais reposé sur des velléités malveillantes. Lui se pensait convaincu d'effectuer une ingrate mais nécessaire besogne susceptible d'améliorer la vie de ses concitoyens. Loin d'imaginer répandre la désolation, il se confortait dans la conviction d'assainir, de nettoyer les rues comme on le disait encore.

Mais la vue de ces enfants fuyant à son approche avait provoqué un choc irréversible. Pourquoi cet effroi ? Il travaillait pour le bien commun, non ?

Il se remémora alors les premières années de son service. Un mot lui vint à l'esprit : insouciance. Il n'y avait pas cette injonction radicale consistant à traquer toute trace de nature sauvage. Les pissenlits des trottoirs ne provoquaient pas encore d'allergie psychologique chez certains habitants et n'agressaient pas les vieilles dames au détour d'une ruelle sombre. Il avait été embauché comme jardinier (un travail enrichissant) pour s'occuper des quelques parterres localisés uniquement aux endroits stratégiques et prestigieux de la ville (devant la façade de la mairie, le square de la place centrale, etc.). Mais plus le béton s'étendait, plus la surface à entretenir augmentait, moins la nature était tolérée. Faire plus, plus vite, avec moins de moyens.
Le recours aux produits chimiques augmentait sans cesse, induisant un recul implacable du sauvage sur la voirie. Aucun habitant ne l’avait vraiment souhaité mais petit à petit, les trottoirs sans herbe avaient fini par devenir le standard habituel, la mode esthétique et paysagère qu'il convenait d'exiger, sans justification pratique ou logique. C'était devenu le modèle indiscutable. Absurde mais obligatoire.
Alors, il avait du suivre. Il avait subi le mouvement au début, surtout parce qu'il avait dû cesser de pratiquer son métier de jardinier. Et puis, encouragé par sa hiérarchie, il s’était peu à peu transformé en un simple exécutant zélé (un travail simpliste et répétitif).

L'usage massif des produits chimiques avait eu, par exemple, pour effet de généraliser l'installation de vastes surfaces gravillonnées (sinon très difficiles d'entretien) aussi bien sur les espaces publics que chez les particuliers. Ces derniers le questionnaient souvent pour connaître l'herbicide le plus efficace pour leur jardin. Malgré le sujet, il appréciait ce contact avec les habitants.
Mais petit à petit, l’innocuité des produits chimiques fut remise en question. Des doutes, on passa aux certitudes puis aux obligations réglementaires.
Du coup, son corps fut recouvert progressivement d'éléments de protection. Masque, gants, cagoule, bottes et puis combinaison intégrale l'avaient finalement transformé en un Dark Vador contemporain. Certes rouge vif (ou jaune fluo, souvent) mais non moins inquiétant. Plus personne ne lui adressait alors la parole. Pire, ceux qui autrefois lui serraient la main, décrivaient désormais un large détour en changeant de trottoir. Pris au piège de cette mission morbide et absurde dont cet équipement était censé le protéger, il provoquait désormais l'inquiétude et l'effroi d'un pestiféré.

Tout ça pour quoi ? Pour quelques herbes sur le trottoir ? Comment allait-il se sortir de cette nasse ? Pour enlever cet attirail épouvantable, une seule solution : arrêter de répandre des produits chimiques et tolérer le retour des plantes sauvages en ville.
Mais comment convaincre les habitants ?



Guillaume.

Dessin d'Olivier.

Un coin de banlieue sans histoire 1
Un coin de banlieue sans histoire 2
Un coin de banlieue sans histoire 3
Un coin de banlieue sans histoire 4
Un coin de banlieue sans histoire 5   

mercredi 24 septembre 2014

Un coin de banlieue sans histoire... 3


Tronçonnator.

Vous l'avez déjà vu. Souvenez-vous. L'éradicateur. Il est de retour.

Oubliez la biodiversité. Oubliez la nature. Il va les pulvériser. Au sens propre comme au figuré.

Formaté pour. C'est sa mission.



Les enfants ont fui.


Guillaume.

Dessin d'Olivier.

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jeudi 11 septembre 2014

Un coin de banlieue sans histoire... 2


Un coin de banlieue sans histoire 1
Un coin de banlieue sans histoire 2
Un coin de banlieue sans histoire 3
Un coin de banlieue sans histoire 4
Un coin de banlieue sans histoire 5   
 
Ce qui frappe tout de même, dans cette paisible commune sans histoire, ce sont les rues.

Les rues sont propres. Si propres. Incroyablement propres ! Enfin ! C'est curieux, ça ! Personne ne l'a donc remarqué ? Comment cela peut-il être si propre ? Cela fait-il partie de la banalité du paysage, ici comme ailleurs ? De sorte qu'on n'y fait plus attention ? Ou qu'on le souhaite inconsciemment ?

Mais... C'est propre ou désert ? Propre ou dénué de vie ? Propre ou aseptisé ? Propre ou pollué ? Propre ou empoisonné ?

Des arbres hybrides, inconnus dans la nature (vous savez, celle que visitent les écoliers une fois dans l'année ou dans leur vie parfois, là-bas, dans la réserve naturelle à 30 minutes de bus), taillés au carré poussent seuls aux emplacements soigneusement prévus à cet effet. Pas un brin d'herbe pour les accompagner, pas un insecte pour se cacher dans leurs fissures.

C'est normal. C'est prévu. C'est voulu... Et c'est dangereux.
Frémissez braves gens ! Fuyez pauvres enfants !

Dans ce paysage en apparence inoffensif, rode celui qui porte le nuage de la mort. Logiquement, on aurait dû l'appeler Désherbator, Biocidor ou Bio-éradicator. Mais ce nom aurait presque rassuré les bons citoyens de cette ville.
Alors on l'a nommé...

Guillaume.

Euh, non pas Guillaume, en fait. Je veux dire, c'est pas moi le méchant... C'est juste que je signe, là !
Mais bon, vous pigez... Vous saurez au prochain épisode. Le vrai nom du méchant, quoi ! Comment ça, c'est pas clair ?

Dessin d'Olivier


mardi 2 septembre 2014

Un coin de banlieue sans histoire... 1


Un coin de banlieue sans histoire 1
Un coin de banlieue sans histoire 2
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Un coin de banlieue sans histoire 4
Un coin de banlieue sans histoire 5   

Un jour comme les autres dans une ville sans histoires. Un coin de rue anodin dans une banlieue paisible et soignée, à mille lieues des clichés habituels. Ni drogue, ni violence, ni délinquance. La télévision poubelle n'a rien à se mettre sous la dent ici.

Une voiture passe au vert et emporte une famille réunie après une journée d'école et de travail méritante. Trois enfants sortis de la boulangerie, avec deux sous de bonbons dans les poches, dont le pire méfait consiste à se les partager sans respecter la stricte équité vis-à-vis du plus jeune.

En apparence, tout est tranquille et apaisé...



A suivre.


Guillaume.

Dessin d'Olivier


samedi 17 décembre 2011

Rose : la couleur de la révolte ! - épisode 4 (témoin 1 : le papillon)

 
Épisode 1


Chers auditeurs! Bonjour ! Ici, Sarah Plicq pour Verte Inter, la radio française pour la biodiversité. En direct du grand auditorium de Paris-Bercy ! Tous les médias sont dans la place pour couvrir l'événement de la semaine. L'opinion publique est en train de se forger une nouvelle icône. La cause que défend Robin des champs dépasse largement celle des seuls chardons ou de quelque autre fleur. Il s'agit du droit à la naturalité des espaces anthropiques ! Rien de moins ! Une façon radicalement différente d'envisager, d'aborder ces espaces, qui consisterait à cesser de regarder de travers toute plante sauvage qui aurait décidé de pousser sans notre permission.
Mais on peut douter de l'imminence d'une telle sagesse à la vue de cette scène, chers auditeurs : voici Robin des champs, le chef des chardons rebelles (1), menotté et encadré de près par les forces de l'ordre qui s'engouffre dans l'arène surchauffée de l'auditorium. Le tribunal initial était décidément devenu trop exigu pour contenir la foule des citoyens désireux d'assister à ce moment qu'on espère historique. Les nombreux membres des SAPIC (soutiens assemblés pour la protection internationale des chardons) témoignent d'ailleurs leur réprobation vis à vis d'un tel traitement ; la tension monte d'un cran et les voici brandissant une représentation volontairement enragée de leur héraut, scandant son nom en une transe percutante. "Robin ! Robin ! "

Alors que le juge peine à ramener le silence, j'aperçois le procureur que l'on dit affecté par les précédentes séances. En effet, sa stratégie superficiellement élaborée, par excès de confiance, est en cours de démembrement par la défense, certes un peu roublarde et railleuse, de Robin des champs ! On accuse aussi le procureur de conflit d'intérêt puisqu'il préside, comme vous le savez, l'organe de censure bien connu sous le nom de COSAC (Comité Officiel des Scientifiques Annihilateurs de Controverses)...

Mais attention, le procès va reprendre ; je vous laisse écouter les débats !

Le juge, pour la forme :
Monsieur le procureur, avez-vous une quelconque raison de vous opposer à l'écoute des témoins sollicités par la défense ? "

Le procureur, las, affalé dans son fauteuil, l'air absent, montrant la barre d'une main renversée :
" Allez, qu'on en finisse ! "

Le juge, surpris du manque de morgue :
"Bien. Droit au but ! M. Robin, vous avez la parole ! "

Robin des champs, mine ravie :
" J'appelle à la barre M. Gérard Blanchart. Pieris rapae pour l'état civil."

Gérard Blanchart, volète un temps de droite et de gauche puis se pose, hésitant, sur la barre :
"B... Bon... Bonjour, Gé... Gérard Blanchart, avec un "t", rep... représentant syndical de l'AILE : Ass... Association inter-espèces des lépidoptères européens. Je... Je suis un peu impressionné, excusez-moi. Grande inspiration.
Malgré mon grand âge, c'est la première fois que j'ai l'occasion de parler au nom de mes congénères. La première fois qu'on nous en donne l'occasion, d'ailleurs. En effet, je suis né le 16 mars 2011 à Choisy-les-près ! Oooh ! Ma mère n'a pas vraiment choisi cette bourgade pour son charme bucolique.
Le paysage dans lequel elle évolua à peu près toute sa vie ne fut constitué que d'une petite poignée de cultures différentes. Parmi celles-ci, une seule plante à fleur : le colza. A perte de vue, une seule culture nourricière pour ma butineuse de mère !"

Le procureur, sursautant, pensant tenir un filon inespéré :
" Alors, quoi ! D'aucuns se plaignent ici de ne pas avoir assez de fleurs à butiner. Et voilà que vous venez geindre alors qu'on vous en offre des hectares entiers. Qu'est ce, si ce n'est de l'ingratitude? "

Gérard Blanchart, humble :
"Monsieur le procureur, avec tout le respect que je vous dois, c'est un cadeau empoisonné. Au premier sens du terme comme au second. Je n'insisterai pas sur la teneur des produits habituellement vaporisés. Mais pour répondre précisément à votre allusion : de quoi imaginez-vous que nous nous sustentions en dehors de la période de floraison ? D'air pur ? D'eau fraîche. D'amour peut-être ? En certaines régions, il n'y a alors sur ces parcelles, plus une seule fleur sur des kilomètres à la ronde !"

Le procureur, vexé :
" Ah ! Qu'en sais-je, moi ? Vous êtes bien en vie aujourd'hui pour témoigner, non ? Et puis si ! Je sais ! Vous faites partie d'une infâme famille de papillons, les piérides, dont les chenilles croquent volontiers certaines de nos plantes cultivées parmi les crucifères : choux, colza, moutarde, etc."

Gérard Blanchart, la voix claire et assurée :
"Certes mais cela ne concerne que nos larves qui sont en général tuées par les insecticides des parcelles cultivées." Et tournant la tête vers le public : "comme celles de certains jardins ! Heureusement qu'elles arrivent encore à croquer des crucifères sauvages et saines !
Je concède aussi que certaines piérides ne sont pas des plus à plaindre mais je parle au nom de tous les papillons. Et peu nombreux sont mes congénères à même de venir témoigner ici ! Selon l'UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), je cite : "les populations de près du tiers (31%) des 435 espèces de papillons d’Europe sont en déclin et 9% sont déjà menacées d’extinction". Et les estimations sont probablement sous-estimées.
Monsieur le procureur, c'est justement la santé ruinée par toutes les toxines qu'elle a pu ingurgiter sur les dernières fleurs d'un champ de colza,  à bout de force, affamée, que ma mère a fini par pondre l’œuf qui me contenait. La pauvre a erré des jours entiers sans trouver le moindre coin un peu diversifié où se nourrir. Parce que, consciencieuse et dévouée, elle voulait m'épargner cette plante à fleurs jaunes. Finalement, elle a échoué sur une oasis du pauvre. Une maigrelette bande enherbée régulièrement ratiboisée bordant une route communale. Rien de bien glorieux ! Par chance, quelques pieds d'une crucifère, la Cardamine hirsute (Cardamine hirsuta) poussant par là, j'ai pu, à l'état de chenille, m'y développer. En effet, les feuilles basales de cette plante comestible, même pour vous, M. le procureur, sont les plus charnues et échappent aux lames de vos machines qui décapitent ses fleurs. Cette cardamine étant commune, j'ai trouvé l'énergie pour me métamorphoser."

Le procureur, irrité :
" Épargnez-nous vos digressions mélodramatiques. Ne nous mystifiez pas avec votre récit tire-larmes hors-sujet !" Beuglant : "Hors sujet ! Les chardons ne semblent donc pas vous être d'une quelconque utilité !" 
Gérard Blanchart, laissant poindre une once d'exaspération :
"Bien, bien, M. le Procureur, je ne faisais que répondre à vos remarques sur les plantes hôtes des larves de piérides... Si vous tenez tant à entendre la partie de mon témoignage qui vous portera tort... Qu'il en soit ainsi.
Après ma métamorphose, j'émergeai miraculeusement au sein d'un vaste carnage de végétaux méconnaissables : hachés voire pulvérisés par des lames rotatives surpuissantes. Pas la moindre goutte de nectar à siroter. Fort de l'enthousiasme de ma jeunesse, je ne me démontai pas ! J'entrepris d'explorer ce monde à la recherche de quelque moyen de me sustenter. Et là, j'avoue que moi même n'aurai ni le courage ni la patience de vous narrer le détail de toutes mes déconvenues et déceptions.
Tondues, rasées, broyées, fauchées, ratiboisées... Les parcelles enherbées s'apparentaient toutes à des tapis de billard sans grand intérêt nourricier.
Et combien d'espoirs déçus ! Parfois, à la faveur d'un heureux relâchement, du trèfle riche en nectar tentait une sortie. Bah ! Douche froide. A peine la ruée des abeilles y barrait l'accès par une impénétrable cohue qu'un coup de lame plongeait tous les insectes dans les affres de la famine.
Parfois aussi, mes stigmates battirent la chamade à la vue de grosses fleurs horticoles aux couleurs exubérantes. M'y précipitant, j'imaginai me lover dans des torrents de nectar. Ah ! Le plus souvent, de maigres gouttelettes affreusement inaccessibles à ma trompe pourtant longue ou des fleurs au comportement de pimbêche négligeant leur rôle nourricier au profit de couteuses tenues d’apparat...
Une journée d'été, affamé et à bout de force comme ma mère en son temps, j'avais négligé la recherche d'un abri afin de passer la nuit. Le souffle d'un orage me surprit. Arraché en un éclair, je passais la nuit emporté dans les airs. A demi-conscient.
Je me réveillai le lendemain dans de l'herbe plus haute qu'à l'accoutumée, au pied d'un poteau de bois. Curieux, j'y  grimpai pour lire au sommet sur un panonceau : "Refuge de nature". Je voyais autour de moi un espace vert dans lequel un tiers des parties enherbées avait échappé à la tonte depuis au moins ma naissance !! Incroyable ! Je repérai tout de suite les chevelures hirsutes des chardons: des Cirses lancéolés (Cirsium vulgare) et des chardons des champs (Cirsium arvense). Et pour une fois, il n'y avait pas tromperie sur la marchandise : une belle fleur tape-à-l'œil mais aux multiples corolles gorgées de nectar ! J'étais sauvé ! Oh, certes, vue l'attractivité des fleurs, il y avait quelques petites altercations avec des bourdons, des abeilles, des congénères voire même quelques prédateurs.
Mais je ne me plaindrai pas. Les chardons furent les oasis de nectar ponctuant mon périple ! J'y ai même rencontré ma femme. D'ailleurs, je dois partir, elle va bientôt pondre ! Je vais encore être Papa et je ne veux pas rater cela ! Bref, les chardons ont changé et sauvé ma vie ! Au revoir "
Sarah Plicq, pour Verte Inter ! Alors que Gérard Blanchart s'éloigne la défense de Robin des Champs en profite pour exhiber quelques preuves photographiques. Je reconnais une photo de Gérard Blanchart lui-même, dans son habit blanc et jaune. Il y a aussi un demi-deuil en noir et blanc et un grand nacré. Et puis le procureur se prend la tête entre les mains. Il demande une pause. Je rends l'antenne. A vous, Paris !



 


Guillaume 

PS : merci à Olivier pour le portrait du Chardon en furie nectarifère !

mercredi 26 mai 2010

Ici, le cliché, on le prend, on le retourne et ... on le broie menu !


Dame Nature, elle est bien jolie mais bon, franchement, elle pue un peu des bras... Z'avez pas remarqué? Hein?! Tout de même ! J'ai l'impression qu'au niveau propreté, c'est pas trop ça. Et je sais pas ce que vous en pensez mais moi, j'ai pas remarqué une assiduité ahurissante dans les églises... Elle est sympa mais bon, je préfère garder mes distances, elle n'a qu'à se promener un peu plus loin là-bas, hors du village, après le périphérique...

Caricature-je? Mmmhh, vraiment ?! Regardons donc bien au fond de notre inconscient. Faire propre, nettoyer une parcelle ne sont-elles pas des expressions que nous employons à la place des plus neutres tondre, couper, faucher, etc ? Pourtant toute plante en croissance contribue à purifier la surface qui l'héberge : elle est capable de prélever certains éléments polluants, de les neutraliser voire de s'en servir à l'élaboration de sa propre matière. Un recyclage que nous sommes bien incapables de maîtriser à ce niveau d'excellence. A tel point que l'on utilise les plantes pour dépolluer certains sols invivables pour nous et à cause de nous.
Comble de l'absurde, de l'inouï, du scandale et de toute une tripotée de mots aussi radicaux que je vous laisse le soin d'employer, on dit même d'un coin de terre éclaboussé de produits chimiques qu'il est désormais propre. Faut-il en rire? On s'empoisonne, on éradique, on terrasse, on contamine, on pollue et ce serait propre par dessus le marché?
L'entourloupe continue par le choix pernicieux des mots nommant les maux en question. Les produits chimiques sont avantageusement nommés "phytosanitaires". On veut par là signifier : concernant la santé des plantes. Ah, pour sûr, le terme est flatteur. Mais si l'on habitue les plantes à cette souillure, elles deviennent des assistées, affaiblies, rompues à nos soins, sous notre dépendance, incapables de développer leurs propres résistances. Boiteuses avant même d'apprendre à marcher. Et donc en demande de toujours plus de soins et d'attentions... C'est le cercle vicieux infernal.
Que dire de l'imparable "pesticide"? Comment oserions nous être contre le produit qui repousse la peste (en fait, les "ravageurs" plus exactement) ? Mais de quelle peste parle t-on au juste? Des hérissons, des carabes et des oiseaux qui s'empoisonnent alors qu'ils nous aidaient à lutter contre quelques ravageurs justement ?
Sérieusement, le terme de "biocide" ("qui tue la vie" mot à mot) est plus approprié. Il nous indique de façon plus objective que nous utilisons ce qui ressemble plutôt à une arme chimique. Oui, une arme. Qui induit une souffrance, des dégâts. Une arme ne s'utilise pas à la légère. Voire pas du tout.

Guillaume.

PS: l'image est moche (les ambitions esthétiques du blog ne vont pas dans ce sens), j'en ai bien conscience mais comment susciter l'émerveillement avec une photographie de terre aspergée de biocides?

PPS : concernant l'assiduité dans les églises, suite au cours du prochain épisode...